Interview Flashscore - Julien Escudé : "Mon cœur est entre les deux, mais je rêve de voir la France battre l'Espagne"

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Julien Escudé
Julien Escudé JAVIER SORIANO / AFP

Installé à Madrid depuis douze ans, marié à une Espagnole et consultant pour la télévision ibérique, Julien Escudé vit ce France-Espagne de Coupe du Monde avec une saveur forcément particulière. Entre la rivalité amicale à la maison, ses souvenirs sous le maillot bleu et son quotidien très "hispanisé", l'ancien défenseur international (13 sélections) se confie sur sa double identité et livre son pronostic pour cette demi-finale explosive.

Flashscore : Vous vivez à Madrid depuis la fin de votre carrière. Ce France-Espagne a forcément une saveur particulière pour vous ?

Julien Escudé : Je le vis d'une certaine manière, je ne vais pas dire que j'y suis habitué, il y a déjà eu la finale de Ligue des Nations, l'Euro, alors France-Espagne on commence à s'y faire. Mais moi, Français vivant à Madrid depuis douze ans, j'ai un peu le cœur entre les deux. Ma femme est espagnole, mon fils est né ici, à Madrid, mais je reste quand même bon Français. J'ai grandi en France, j'ai été international français, donc je reste toujours fier d'être français. Je n'ai pas demandé la nationalité espagnole après toutes ces années, mais je suis évidemment très hispanisé.

Comment ça se passe à la maison ? Il y a deux camps ?

Un petit peu des deux, oui. Pour ce match-là, j'ai eu ma belle-mère à manger hier, elle m'a dit : "Je suis désolée, mais moi je vais supporter l'Espagne." Bon, c'est de bonne guerre, j'ai connu ça aussi à Séville quand je jouais face au Betis, cette rivalité dans une même ville. Il n'y a jamais vraiment d'agressivité, un peu de mauvaise foi peut-être, mais ça fait partie du sport, et heureusement ça reste comme ça. Chez moi, mon petit a les deux maillots, de la France et de l'Espagne, il supporte les deux pays. Mais ma femme, elle, supportera bien évidemment l'Espagne. Lui, il m'a dit : "Même si c'est l'Argentine en finale, je supporte Enzo Fernández, et même si c'est l'Angleterre, je supporte Jude Bellingham." Il est content, comme ça il est sûr qu'au moins une de ses équipes va gagner.

En vivant au quotidien en Espagne, vous diriez que vous êtes devenu plus espagnol que français dans votre style de vie ?

Je me suis très bien adapté à la vie espagnole, ce n'est pas très compliqué. Ce qui m'a fait choisir de m'installer ici, c'est le côté très social, très familial, avec des valeurs religieuses, une vraie culture du sport, des horaires un peu aménagés à cause du climat, l'heure de la sieste, le repas décalé. Tout ça me convient très bien. Et puis le fait de vivre dans une grande ville, c'est aussi pour ça que j'ai choisi Madrid, qui me permettait d'avoir une mixité culturelle, sportive et professionnelle, plutôt que de m'enfoncer dans un petit village au fond de l'Andalousie et de passer mes vieux jours à trente-cinq ans.

Sur votre profil Instagram, vous vous présentez comme "ex-futbolista internacional", en espagnol mais avec le drapeau français, mais on sent que toute votre vie est aujourd'hui très espagnole. Comment vous gérez cette identité, notamment dans votre travail de consultant ?

Avec ma carrière de consultant à la télévision espagnole, j'essaie de communiquer sur mes réseaux en fonction du profil que je veux atteindre. Quand je suis avec l'UEFA, sur mes déplacements à l'international, je communique plutôt en anglais. Quand je suis ici pour la télévision, pour tout ce qui concerne l'Espagne et ma communauté espagnole, je parle en espagnol. Le français, c'est quand ça me touche par rapport à la France, à des choses plus personnelles. J'essaie de donner cette mixité : je suis parti à l'étranger, aux Pays-Bas, en Turquie, j'ai fait le gros de ma carrière en Espagne, j'ai une vision assez internationale et j'ai envie de la partager. Pendant cette Coupe du Monde, je suis un peu entre les deux. Ça fait plusieurs années que je travaille sur les télévisions espagnoles, sur la Liga et la Ligue des Champions, ça c'est vraiment mon côté consultant pro-espagnol. Mais sur le Mondial, on m'a plutôt appelé pour des programmes en lien avec mes origines : j'ai fait des plateaux sur France-Sénégal, France-Maroc, sur les Pays-Bas aussi puisque j'ai joué à l'Ajax. Dans ce genre de compétition, je préfère jouer le rôle du Français, ex-international, mais consultant en Espagne. Ça donne un côté plus attractif, même si je sais qu'ils ont aussi sollicité des joueurs comme Makelele ou Karembeu, des Français qui ont joué ici. Mais moi, ça fait douze ans que je suis installé, donc il y a plus de liens.

Sur cette demi-finale, est-ce que vous pouvez clairement afficher votre soutien à la France sur les plateaux ?

Je ne suis pas de mauvaise foi, ce n'est pas dans ma nature quand je regarde un match. Je ne suis pas spécialement supporter d'une équipe, je suis supporter du beau jeu et de ce qui se passe. Je vais essayer d'analyser objectivement, pas dire que l'arbitre n'a pas été bon si l'adversaire a bien joué. Je reste un passionné, un amoureux du beau jeu, j'ai fait des clubs comme l'Ajax, de beaux centres de formation, Séville où on jouait bien au foot et où on a gagné des titres. C'est ça que j'aime, les émotions que je ressens, pas spécialement que telle ou telle équipe gagne. Ça reste du sport, on n'est pas en guerre, la santé est là, donc il faut en profiter, analyser, regarder le bon côté des choses.

"Une demi-finale face à l'Espagne, c'est un bon moment pour faire une belle fête nationale"

Vous côtoyez beaucoup de monde sur ces plateaux espagnols. Comment ils perçoivent l'équipe de France ?

Ils ont beaucoup de respect pour la France depuis toujours. L'Espagne a eu à faire ses preuves avec plusieurs générations, l'époque Guardiola, un peu de tout, et maintenant Luis de la Fuente avec cette sélection qui est exceptionnelle. Mais ils regardent la France en se disant qu'il y a de très beaux joueurs, une belle équipe. Je pense que le joueur français a une envergure plus internationale que le joueur espagnol, qui se développe plutôt dans son propre championnat. De plus en plus certaines partent à l'étranger, en Angleterre notamment pour des raisons économiques. Le Français, depuis 98, il est partout en Europe, il rayonne dans les plus grands clubs. Ils se disent : les Français sont au Bayern, à l'Inter, à Manchester, ils sont partout. Donc il y a énormément de respect et d'humilité de leur côté. Mais l'Espagne reste une équipe, et c'est un sport collectif : collectivement, l'Espagne a plusieurs fois dominé la France grâce à son collectif.

Justement, l'Espagne reste sur deux victoires consécutives face à la France, Luis de la Fuente et Lamine Yamal en ont parlé. C'est un motif de confiance de leur côté ?

Il y a un peu des deux. Il faut resituer le contexte : c'est l'Espagne qui a gagné les deux dernières fois. On dit que la France joue très bien, qu'elle a de grands attaquants, mais il y a aussi l'orgueil et la fierté espagnole, on les connaît, ils sont assez fiers. Ils se disent : la France joue très bien, mais les deux derniers matchs, c'est nous qui avons gagné, on est champions d'Europe en titre, on reste sur 36 victoires d'affilée, on a pratiquement la meilleure défense, on n'a encaissé qu'un but. C'est une façon de se repositionner, de garder un aspect positif et compétitif, de ne pas se voir trop petits. Lamine Yamal reste la star de l'équipe et dit nous on est meilleur, donc Luis de la Fuente le rappelle aussi. Et ça reste une réalité aussi. Je trouve ça assez logique dans la prise de position en avant-match.

Ce match tombe un 14 juillet. En tant qu'ancien international, est-ce que ce genre de symbolique compte vraiment quand on joue une demi-finale de Coupe du Monde ?

Je pense que tout s'ajoute, et ça marque les esprits. Mais il ne faut pas jouer le match avant, il ne faut pas se mettre trop de pression, il faut que ce soit des ressentis positifs sans trop se charger. C'est pour ça qu'on évite de trop lire la presse, de trop se focaliser sur tout ce qu'on voit autour, on se protège un peu, on s'enferme dans le collectif. Mais il y a toujours des petites choses, le 14 juillet, la dernière de Didier Deschamps, j'y pensais ce matin, aussi le décès de la maman de Deschamps : ce sont des petites accroches qui soudent un groupe, qui le font vivre, et qui peuvent faire de petites différences en termes d'état d'esprit. Une demi-finale face à l'Espagne, c'est un bon moment pour faire une belle fête nationale.

Vous lisez sûrement la presse française et espagnole. Vous sentez une vraie différence dans la manière dont chaque pays perçoit ce match, et l'équipe adverse ?

Oui, c'est sûr. Du côté français, on estime qu'en ce moment on se sent supérieur à l'Espagne sur ce qu'on a montré, ce sont des sensations démontrées par les faits sur tous les matchs qui ont été joués. Il faut quand même se rappeler que les deux derniers matchs, l'Espagne nous a battus, et de bonne manière. Mais cette Coupe du Monde, l'Espagne a eu plus de difficultés que la France pour y arriver, donc pour les Espagnols c'est assez symbolique, c'est leur deuxième demi-finale de Coupe du Monde après 2010, où ils avaient été vainqueurs. Ils se raccrochent à des choses motivantes, des choses exceptionnelles et qui permettent à l'Espagne d'en être là. Et puis on le sait, la culture du sport à l'échelle des médias, en Espagne, je la trouve beaucoup plus forte qu'en France, sur les radios, la télévision, les journaux, il y en a beaucoup plus. Donc la pression sur les épaules des Espagnols est plus forte, et ça nourrit aussi la passion et l'enjeu. Pour eux, c'est le bon moment pour faire un grand match, taper la France, parce que l'Espagne restait la meilleure équipe avant le tournoi. Ils ont mal débuté, mais ils progressent. C'est pour eux l'occasion de se prouver, en demi-finale face à la meilleure équipe du monde, qu'ils sont vraiment les meilleurs.

En France, on parle énormément de Lamine Yamal. C'est aussi gros en Espagne ?

Oui, ils en parlent tous. Hier j'ai fait deux programmes radio là-dessus, sur son état de forme. Ils espèrent que Pedri soit titulaire, mais même sans lui, il y a eu Fabián Ruiz qui a fait un bon match, Mikel Merino qui est rentré et qui s'est fait remarquer, donc la préoccupation est moindre. Ils sont contents du retour au bon niveau de Rodri, mais ils savent que sur le côté droit, Lamine doit être à 100% et faire le match de sa Coupe du Monde. Ils ont le sentiment que c'est par un joueur exceptionnel comme lui qu'ils peuvent faire la différence contre la France.

"L'Espagne m'aurait vraiment surpris si elle avait été une machine à gagner vu la saison qu'ils ont eue"

Cette équipe d'Espagne vous surprend, elle vous fait rêver ? Le niveau de jeu n'est pas forcément celui qu'on attendait avant le début du tournoi.

Je les suis, et je sais à peu près tout ce que les joueurs ont vécu, la longue saison qu'ils ont eue, l'état de forme dans lequel ils arrivent à cette Coupe du Monde. Ils sont un peu rincés, fatigués, certains reviennent de blessures, Lamine a joué toute la saison blessé en essayant de se soigner. Ces facteurs, moi comme ancien joueur, je les ai ressentis, je les ai vécus dans les vestiaires. Donc l'Espagne m'aurait vraiment surpris si elle avait été une machine à gagner vu la saison qu'ils ont eue. Mais je trouve qu'elle a progressé dans sa solidité défensive, en encaissant très peu de buts, et dans sa capacité à être compétitive sans forcément bien jouer, à construire ses matchs, à être patiente, à faire tourner son banc, à marquer des buts alors qu'avant c'était plus difficile pour elle. Elle s'accroche et elle est toujours là. Je trouve que c'est un peu l'identité de son sélectionneur, un certain caractère. Elle n'a pas eu les plus gros chocs, mais elle a battu le Portugal, la Belgique, des nations difficiles, et elle a franchi les échelons. Là, c'est la France, une marche encore plus haute, mais elle revient forte, avec tous ses joueurs disponibles, tout le monde a envie de jouer. C'est l'affiche parfaite pour cette belle confrontation.

Lamine Yamal et Nico Williams célèbrent la qualification de l'Espagne en demi-finale de la Coupe du monde
Lamine Yamal et Nico Williams célèbrent la qualification de l'Espagne en demi-finale de la Coupe du mondeReuters

Comment on prépare une grande compétition comme joueur, sachant qu'on n'est pas forcément à 100% physiquement ?

C'est un tout. Il faut savoir qu'on peut compter sur tout le monde, savoir se doser. Je me souviens, en équipe de France, le premier speech c'était : "Les gars, ici vous êtes là pour récupérer. Vous sortez du club, maintenant vous allez bouffer du kiné, de la relaxation, de la piscine, les entraînements seront légers." C'est de la récupération, il faut vider tout ce qui a été fait pendant la saison et se préparer pour une mission d'un mois, pas seulement pour le premier match mais pour la finale, c'est l'objectif de tout compétiteur. Ça commence dès la fin de la saison, avec une préparation individuelle où chaque joueur doit être à l'écoute de son corps, ses petits bobos, le genou, les mollets, le dos, un travail progressif. Et puis il y a l'esprit collectif, faire vivre le groupe pendant les repas, les entraînements, certaines activités, pour créer la confiance, la solidarité. On avance ensuite par échelons, sans savoir à l'avance qui on affrontera, donc il faut être solide mentalement, individuellement et collectivement, prêt à toute situation.

Cette équipe d'Espagne compte des joueurs qui ont gagné en maturité, Nico Williams qui a reconnu ne pas toujours avoir eu la meilleure hygiène de vie, Lamine Yamal qui a beaucoup été blessé et a appris malgré lui à se soigner. Cette maturité explique-t-elle cette solidité ?

Oui, et je pense que cette maturité arrive au bon moment. Pour Nico Williams, blessé, avec une saison correcte mais pas exceptionnelle, le fait que le sélectionneur lui fasse confiance, ça compte aussi, c'est une marque de confiance qui permet de se concentrer sur ce qu'il doit apporter. Et puis il y a le travail derrière, en défense, avec Cubarsí qui n'était pas vraiment titulaire en début de saison alors qu'il y avait de gros joueurs, Le Normand qui était favori et qui est sur le banc, Cucurella qui se découvre depuis quelques années mais qui fait une Coupe du Monde exceptionnelle. Il y a plein de petits facteurs qui entrent en ligne de compte. Et puis savoir que même sans marquer beaucoup dès la première occasion, derrière ça reste solide, c'est un fait important pour une équipe, sentir que tout le monde travaille pour le collectif. Une Coupe du Monde, ça n'arrive que tous les quatre ans, et je pense que ce groupe sent que ça fait déjà deux ou trois ans qu'il travaille, qu'il y a des résultats, qu'un groupe se construit autour d'un sélectionneur. C'est peut-être le bon moment où ça tire vers le haut, où l'on sent qu'il y a une bonne génération, quelque chose de bien à accomplir.

Comment vous, en tant que consultant, vous avez vu émerger des joueurs comme Cubarsí, Oyarzabal qui fait un très bon début de Coupe du Monde, ou Unai Simón ? En France, certains ont l'impression de les découvrir sur ce Mondial.

La force de cette sélection, c'est son collectif, ce sont vraiment des joueurs qui ont cette intelligence de déplacement, ce jeu pour les partenaires. Pour Oyarzabal, ce qu'il produit déjà à la Real Sociedad, c'est l'opportunité de se dire que même sans être dans un top club européen, on se fond dans un collectif où les joueurs jouent pour vous. Il a normalement à ses côtés deux ailiers exceptionnels, et au milieu de terrain, c'est ce qui fait la force de cette sélection. Le championnat espagnol reste un des meilleurs d'Europe. Unai Simón, c'est vrai que c'est moins ce qu'on a l'habitude de voir en France, où nos internationaux jouent depuis 1998 dans les plus grands clubs européens. Luis de la Fuente a réussi à créer un groupe qui n'est pas fait que de stars, on voit des joueurs comme Yeremy Pino, et c'est bien : ça permet de se dire que pour être international, il ne faut pas forcément jouer au Real, au Barça ou à la Juventus, on peut être à la Real Sociedad, à Villarreal, à Crystal Palace, et apporter quelque chose collectivement.

"J'ai entendu beaucoup d'Espagnols dirent qu'ils préféraient être éliminés par la France que par l'Argentine"

Comment vous jaugez cette équipe d'Espagne par rapport à celle de 2010, qui reste la référence pour les joueurs actuels ?

C'est sans doute moins évident pour cette génération, parce qu'il y a déjà eu un titre de champion du monde derrière. Avant 2010, c'était la découverte de se dire qu'on n'avait jamais été champions du monde, et là ça nous arrive. Je trouve que la génération de 2010 était hors normes, exceptionnelle sur le plan footballistique. Celle-ci a progressé grâce à tout le travail de la fédération espagnole, qui a compris qu'elle pouvait gagner les grandes compétitions, être très bonne sur la scène internationale. Elle est moins connue sur le papier, il y a moins de stars, mais il y a quand même de très bons joueurs, Pedri, des ballons d'or comme Rodri, Lamine Yamal. Devant, ce n'est pas des Morata, des Silva ou des Villa, mais Oyarzabal est quand même l'un des meilleurs buteurs de cette Coupe du Monde. Je trouve qu'elle a une belle assise défensive, qu'elle construit ses victoires. On a été tellement habitués à un football espagnol exceptionnel qu'aujourd'hui on peut avoir l'impression que ce n'est pas terrible, mais ça reste une demi-finale, et c'est une des équipes qui joue le mieux au ballon.

Ce quatuor offensif français fait quand même peur, malgré la meilleure défense de ces demi-finales côté espagnol.

Ah oui, ils se disent : il faut prendre Dembélé, mais non c'est Mbappé, mais non c'est Olise, et de l'autre côté c'est Doué. Ce qui est très fort dans ce quatuor, c'est qu'ils arrivent à changer de position, ce ne sont pas des joueurs fixes. C'est ce que je notais aussi par rapport à l'Espagne : Oyarzabal, même s'il a été ailier avant, dans la sélection il sera difficilement utilisé à ce poste. Il y a Ferran Torres, Lamine Yamal, on ne pourra pas les mettre en dix, en pointe ou à l'aile gauche, ils sont plus spécifiés, Baena ne sera pas numéro neuf. Alors qu'en France, ces trois ou quatre-là arrivent à se positionner, à bien occuper l'espace, à droite, à gauche, en dix, de l'autre côté. Ils permutent, et ça met le flou partout, ils sont libres dans leurs mouvements, sans poste ni zone spécifique. Pour une défense, ça change constamment l'adversaire que tu as en face, tu ne te prépares jamais pour un seul joueur mais pour trois ou quatre qui peuvent arriver, ce n'est pas pareil.

Désiré Doué, Kylian Mbappé et Michael Olise célébrant leur but face au Maroc
Désiré Doué, Kylian Mbappé et Michael Olise célébrant leur but face au MarocReuters

Vous qui êtes à Madrid, on imagine que Mbappé va être pas mal scruté. Comment se vit cet avant-match ?

C'est sûr qu'il reviendra à Madrid après la Coupe du Monde s'il bat l'Espagne. Mais il ne sera pas seul, dans l'équipe de France il y a les autres joueurs aussi du Real Madrid. Il y aura peut-être des critiques sur sa fin de saison au Real de Madrid alors qu'il est en finale de la Coupe du Monde. Mais au fond, il reviendra s'il fait le job avec un titre de champion du monde. J'ai entendu beaucoup d'Espagnols, ça me fait sourire, c'est un peu comme nous les Français qui préfèrent être éliminés par la France que par l'Argentine. Même s'ils vont en finale, ils se disent que s'ils doivent être éliminés, ils choisiraient plus la France que l'Argentine.

C'est une question d'égo ?

Oui, mais aussi parce qu'ici il y a une grosse communauté argentine. Ils n'ont pas perdu contre l'Argentine en finale il y a quatre ans, contrairement à nous. Ici, ils parlent la même langue, il y en a énormément à Madrid, de partout, et depuis quatre ans ils attendent Messi, l'Argentine, donc l'idée que Messi gagne encore une Coupe du Monde ne les enchante pas. Quitte à perdre, l'Espagne préfère perdre contre la France que contre l'Argentine.

Vous avez encore des liens avec vos anciens coéquipiers de Séville ? Vous en parlez de ce match ?

Non, je n'ai pas eu trop d'écho, on ne se chambre pas spécialement, chacun reste dans son petit coin en attendant le match. Je suis plutôt avec mes copains ici, des amis espagnols qui ne sont pas joueurs, mais je pense qu'ils sont conscients de la force de frappe de la France, donc ils ne veulent pas trop s'enflammer sur les réseaux ou les chats, de peur d'en prendre une bonne. Chacun reste dans sa réserve en attendant de voir. Moi je dis qu'on va gagner, mais je reste conscient qu'on a une belle équipe en face.

"Je ne pense pas que ça soit un exploit"

Quelle est la clé pour l'Espagne pour dominer la France ?

Je pense que la conservation de balle va être importante, priver la France de ballon. Ça peut commencer à les titiller, les faire sortir de leur match, parce qu'ils ont été tellement dominateurs sur tous leurs matchs, sauf face au Paraguay ou au Maroc, où l'adversaire a reculé par peur de cette attaque et leur a laissé le ballon. Je ne pense pas que l'Espagne fera ça. Il y a des phases de jeu, on ne peut pas presser et avoir le ballon pendant quatre-vingt-dix minutes, à un moment l'Espagne devra aussi se replier. Mais elle a la capacité de contrôler, d'être dominatrice dans la possession. Et ce qui va jouer aussi, c'est dès la perte de balle espagnole, la France va essayer des transitions rapides pour profiter de la qualité de ses joueurs. Si l'Espagne arrive à être très proche et à récupérer très vite le ballon, ce sera aussi un facteur essentiel pour elle.

Luis de la Fuente a parlé "d'exploit" si l'Espagne bat la France. Vous êtes d'accord avec l'idée que ce serait un exploit ?

Je ne pense pas que ce soit un exploit, mais ce sera une très belle performance. L'Espagne n'a encaissé qu'un seul but sur toute la Coupe du Monde, c'est la championne d'Europe en titre, elle enchaîne 36 victoires, on ne peut pas dire qu'elle n'est pas capable de battre la France, qui était finaliste de la dernière Coupe du Monde. Ce n'est pas un exploit, elle a une belle équipe aussi, avec Lamine Yamal, Pedri, Olmo, Cucurella. Elle a un Ballon d'or aussi avec Rodri.

D'un point de vue émotionnel, vous sentez un engouement populaire pour cette équipe d'Espagne ? Ça faisait longtemps qu'elle n'était pas allée aussi loin en Coupe du Monde.

C'est dur à percevoir, il n'y a pas trop de balcons avec des drapeaux espagnols dans les rues. Les jours de match, les gens mettent leur maillot, on ressent beaucoup plus l'engouement ce jour-là, mais ça ne fait pas un mois que les gens décorent leur maison. Je pense qu'en France c'est pareil. En 2010, c'était l'histoire d'une première fois, il y avait une effervescence différente. Là, on a déjà une étoile, on est proche d'une deuxième. C'est sûr que c'est une belle génération, elle ne fait peut-être pas complètement vibrer, mais elle est solidaire. On le ressent : Mikel Merino qui a fait une saison presque blanche à Arsenal revient ici et met les deux buts qui sauvent l'Espagne, Nico Williams qui essaie de revenir de blessure, Pedri qui est moins bien mais qui est titulaire, Olmo qui a fait une saison en demi-teinte au Barça mais qui est titulaire aussi. Il y a plein de petites choses qui montrent que c'est une équipe qui a un mental, et je crois que ça reflète bien l'Espagne d'une manière générale.

Des supporters de la France réunis à Dallas avant la demi-finale face à l'Espagne
Des supporters de la France réunis à Dallas avant la demi-finale face à l'EspagneReuters

En tant qu'ancien joueur, c'est un match que vous auriez rêvé de jouer ?

Ah oui, bien sûr. J'ai joué un France-Espagne, le dernier de ma carrière d'ailleurs, je marque contre mon camp, mais ce ne sont pas de très bons souvenirs. Mais jouer des matchs comme ça, on est tous professionnels, on aspire tous à ça, on rêve tous d'être international, de jouer des phases finales, des Coupes du Monde, une demi-finale, c'est magnifique. Pour les joueurs, essayer de ressentir ça pleinement, c'est difficile, souvent on est tellement focalisé sur la compétition, sur le match, sur le sens des responsabilités, qu'on réalise vraiment ce qu'on vit avec un peu de recul, pendant les vacances d'après, ou en fin de carrière.

Donc on profite moins de l'instant, finalement ?

Oui, des fois c'est dur, certains joueurs jouent avec leurs enfants après les matchs pour essayer d'être là, de profiter de l'instant, parce que sinon on rentre, douche, presse, bus, dîner, soins, et le lendemain on repart. Les vacances durent une semaine ou dix jours, et on reprend la saison. On se dit : qu'est-ce qui nous arrive ? On adore ça, c'est notre métier, mais on a du mal à réaliser vraiment ce qu'on vit individuellement. C'est pour ça que quand les joueurs ont porté leur maillot de leur premier club en début de Coupe du Monde, ça m'a marqué, c'est un moment de remettre un maillot comme ça, je suis sûr que si je remettais celui du Peau FC bleu avec tous les copains, ça rappellerait qu'on vient tous de là, qu'on a débuté quelque part. Il y a une appartenance, et je trouve ça très beau.

"J'aimerais bien que la France prouve que ce n'est pas que du beau jeu"

On a vu que Didier Deschamps, pendant ce Mondial, a laissé beaucoup de temps libre aux joueurs pour voir leur famille. C'est important, ce genre de management ?

Luis Enrique aussi donne pas mal de jours de repos, c'est vrai que c'est un management différent d'avant. Avant, il fallait vraiment prôner le professionnalisme, être au maximum tout le temps. Mais il y a tellement de matchs, de déplacements, qu'on ne peut pas rester enfermé sans jamais souffler, sans se changer les idées, ce n'est pas possible pour le cerveau des nouvelles générations de rester focalisées aussi longtemps. Il faut des décrochages, des moments en famille, assez régulièrement, mais il faut aussi que les joueurs restent consciencieux et professionnels au retour. Dans les clubs comme en sélection, quand il n'y a pas cette gestion, on voit apparaître des embrouilles : untel veut voyager avec son propre avion, untel préfère tel hôtel, untel ne vient que deux jours, pourquoi lui a plus de places que moi... Je ne dis pas que c'est vingt pour cent du succès d'une équipe nationale, mais la gestion de ces à-côtés est primordiale, parce que pendant un mois et demi, deux mois, les joueurs sont entre eux, les histoires circulent, les échos courent, j'ai connu ça et ça peut vite embrouiller un groupe.

On a aussi vu que les Espagnols ont beaucoup plus voyagé que les Français pendant ce Mondial, 17 000 kilomètres contre 6 000. Ce sont des facteurs qui jouent ?

Exactement, je l'avais noté hier dans mes notes. Le facteur déplacement, la fatigue, être dans un avion ce n'est pas comme être dans ton lit, dans ta chambre. Les horaires d'avion, la pression, l'aéroport, le bus, ça a de petites incidences qui s'accumulent. Et puis il y a les changements d'horaires, avec un pays aussi immense que les États-Unis, jouer à midi par exemple, moi je n'aime pas du tout ça. Face à un adversaire de ce niveau, en fin de compétition, il y a la fatigue, la charge de travail, l'envie de bien faire, on est proche du but : il faut réussir à absorber tout ça psychologiquement.

Pour terminer, quel est votre pronostic ?

Et oui c'est pour Flashscore ! Je ne regarde que votre application. C'est celle que j'ouvre en premier, pour voir les résumés, les avant-matchs, les stats, les joueurs. À chaque fois qu’on veut voir un score avec mon fils, ou la carrière d’un joueur, on ouvre Flashscore. C’est pour ça que quand vous m’avez appelé je me suis : ça me parle. Mon pronostic ? 3-1 pour la France. J'aimerais bien que la France prouve que ce n'est pas que du beau jeu, qu'il y a aussi de l'efficacité, et qu'elle arrive à être dominatrice même face à l'Espagne. Je rêve de battre l'Espagne, et je rêve de battre l'Argentine en finale puisque j'habite ici, ça me ferait arriver au boulot le lundi assez content, champion du monde, en espérant que l'Argentine batte l'Angleterre même si j'aime beaucoup l'Angleterre. Ce sont mes petits souhaits, pour arriver avec le maillot de la France et sa troisième étoile lundi au travail.

La Coupe du monde 2026 se déroulera du 11 juin au 19 juillet aux États-Unis, au Canada et au Mexique. Le tournoi réunira 48 sélections et se jouera dans 16 stades modernes.

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