La Côte d'Ivoire fait son retour à la Coupe du Monde après douze années d'absence. Douze ans de purgatoire, de reconstruction silencieuse, de CAN gagnées et perdues, pendant lesquels le football mondial a tourné sans les Éléphants. En 2026, ils sont de retour, avec un sélectionneur formé dans la culture ivoirienne, Emerse Faé, et une équipe que personne ne qualifiera de "génération dorée" et c'est peut-être précisément leur force.
Car derrière cette nouvelle participation se profile une question qui hante le football africain depuis vingt ans : pourquoi la génération la plus talentueuse de l'histoire ivoirienne n'a-t-elle jamais franchi le premier tour d'un Mondial ?
2006 : le baptême du feu dans le groupe de la mort
Pour comprendre ce qui se joue à l'été 2026, il faut remonter à Hambourg, le 10 juin 2006. Pour sa toute première participation à une Coupe du Monde, la Côte d'Ivoire hérite du groupe le plus relevé du tournoi. Argentine, Pays-Bas, Serbie-et-Monténégro : un tirage au sort qui tient davantage du mauvais sort que du hasard. Constituée d'individualités brillantes, la Côte d'Ivoire fait sensation dans ce groupe de la mort, titillant l'Argentine et les Pays-Bas sous la conduite d'un Didier Drogba inspiré.
L'équipe d'Henri Michel n'est pas n'importe quel groupe. Portée par l'éclosion des jeunes de l'Académie Mimosifcom, Kolo et Yaya Touré, Didier Zokora, et par Didier Drogba, formé en France, la Côte d'Ivoire venait de se qualifier pour la première fois de son histoire au détriment du Cameroun et de l'Égypte. Drogba avait planté dix buts lors des éliminatoires et était la tête de gondole d'une génération qui sentait que le monde lui appartenait. Mais l'Argentine de Messi et les Pays-Bas passeront sans trembler, laissant les Éléphants sur le carreau après deux défaites en deux matchs. L'élimination est cruelle, pas honteuse.
2010 : le groupe de la mort, acte II
Quatre ans plus tard, en Afrique du Sud, l'histoire se répète avec une cruauté presque comique. Comme en 2006, Didier Drogba et les Ivoiriens se retrouvent dans une poule extrêmement difficile. Brésil, Portugal, Corée du Nord : le tirage les place à nouveau face à l'élite mondiale. La Côte d'Ivoire est alors au sommet de sa forme. Drogba, Yaya Touré, Gervinho, Salomon Kalou, Emmanuel Eboué : c'est une équipe qui aligne plus d'internationaux évoluant dans les cinq grands championnats européens que beaucoup de nations européennes elles-mêmes. Mais le Brésil et le Portugal font barrage, et les Éléphants rentrent bredouilles pour la deuxième fois.
2014 : la blessure la plus profonde
Si 2006 et 2010 peuvent s'expliquer par des groupes impossibles, 2014 est d'une autre nature. C'est une plaie qui ne s'est pas refermée. Versée dans un groupe très ouvert avec la Colombie, la Grèce et le Japon, la Côte d'Ivoire est l'un des outsiders du tournoi au Brésil. Pour la première fois, les conditions semblent réunies. Drogba est à la fin de sa carrière internationale, Yaya Touré est au sommet à Manchester City. Il y a un sentiment collectif que c'est maintenant ou jamais.
Après deux campagnes infructueuses en 2006 et 2010, la Côte d'Ivoire s'offre l'opportunité de se hisser pour la première fois en 8es de finale d'une Coupe du Monde. Elle bat le Japon (2-1) lors du premier match, perd contre la Colombie, puis se retrouve dans une situation très inconfortable : il lui suffit de ne pas perdre contre la Grèce au dernier match du groupe pour passer. Elle tient jusqu'à la 90e minute. Les coéquipiers de Didier Drogba s'inclinent in extremis face à la Grèce sur un penalty obtenu et tiré par Samaras dans les arrêts de jeu, à la 90e+3 minute. Un match nul aurait qualifié les Ivoiriens. Drogba, qui avait tant porté ce groupe, quitte le terrain tête basse. Jamais la Côte d'Ivoire n'avait été aussi proche de l'exploit.
Relire ces trois campagnes, c'est voir se dessiner un schéma. La génération Drogba n'a pas manqué de qualité individuelle, elle en avait probablement trop. Drogba et Yaya Touré ont chacun remporté le titre de Joueur africain de l'année, respectivement deux et quatre fois. Ce sont des joueurs que les plus grands clubs européens s'arrachaient. Mais au Mondial, la somme de ces individualités n'a jamais produit l'alchimie collective nécessaire pour franchir la phase de groupes. Les conflits internes, les égos, les problèmes de prime ont parfois rendu ces campagnes crispantes.
La transformation silencieuse du football ivoirien
Pendant les douze années d'absence du Mondial, le football ivoirien n'a pas stagné. Il s'est transformé structurellement. L'Académie Mimosifcom, centre de formation de l'ASEC Mimosas, fondée en 1993 par le président Roger Ouégnin et l'ancien international français Jean-Marc Guillou, offre une formation gratuite et complète à des jeunes joueurs issus de tous horizons sociaux. Cette structure, qui avait déjà produit les Yaya et Kolo Touré, Gervinho ou Salomon Kalou pour la génération Drogba, a depuis propulsé des talents vers l'Europe, comme Odilon Kossounou.
En 2012, l'ASEC Mimosas avait reçu le titre de meilleur club formateur au monde, devant Boca Juniors et Flamengo : à l'époque, douze de ses anciens pensionnaires évoluaient dans les meilleures ligues européennes. Aujourd'hui, la dispersion géographique des joueurs ivoiriens dans le football continental est encore plus large. L'équipe d'Emerse Faé compte des joueurs formés en Belgique, en France, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, en Espagne : une diaspora footballistique qui témoigne d'un écosystème de formation désormais rodé.
Faé et la nouvelle Côte d'Ivoire : moins d'étoiles, plus d'équilibre
Pour ce Mondial 2026, Emerse Faé a misé sur un équilibre entre joueurs expérimentés et jeunes talents afin de bâtir une équipe compétitive. En défense, Odilon Kossounou, Evan Ndicka et Wilfried Singo forment une colonne vertébrale habituée aux grands championnats européens, accompagnés d'Ousmane Diomandé et Emmanuel Agbadou. Au milieu, Franck Kessié, Seko Fofana, Ibrahim Sangaré et Jean-Michaël Séri apportent l'expérience et le volume de jeu. En attaque, Simon Adingra, Amad Diallo, Elye Wahi et Nicolas Pépé, de retour après avoir manqué la CAN 2025, constituent un panel offensif varié. Faé a également offert une première sélection à Ange-Yoan Bonny, qui évolue avec l'Inter Milan.
Ce n'est pas l'équipe la plus cotée que la Côte d'Ivoire ait jamais présentée en Coupe du Monde. Pépé n'est pas Drogba, Kessié n'est pas Yaya Touré. Mais c'est peut-être ce collectif qui pourrait permettre aux Éléphants de passer un cap. Elle n'a pas un seul porteur de projet sur lequel tout repose, elle a tout un groupe. Faé lui-même, qui a pris les rênes de la sélection dans les circonstances désordonnées d'une CAN 2024 finalement remportée, a construit une identité de jeu basée sur la solidité défensive et la transition rapide, plutôt que sur le talent individuel.
2026, une chance historique
Placés dans le Groupe E, les Éléphants affronteront l'Allemagne, l'Équateur et Curaçao. Ce n'est pas un groupe cadeau mais ce n'est pas le groupe de la mort non plus. Les Éléphants abordent un Mondial avec un tirage qui leur laisse une marge réelle. Compte tenu du nouveau format qui permet aux meilleurs 3es de passer en phase finale et d'une équipe solide et équilibrée, cette Coupe du Monde pourrait être historique pour les Ivoiriens.
La question reste entière. Emerse Faé peut-il réussir là où la génération Drogba a échoué ? La réponse honnête est que personne ne le sait. Ce que l'on sait, c'est que les conditions structurelles ont changé, que l'équipe est moins dépendante d'un seul homme, que le sélectionneur a déjà prouvé sa capacité à gérer une compétition sous pression. Et que la Côte d'Ivoire arrive en Amérique du Nord sans le poids écrasant des espoirs portés par une génération dorée.
